NOS DISPARITIONS
     

NOS DISPARITIONS

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours vu ma grand-mère se débattre avec le monde qui l’entoure,
tâtonner, se cogner contre les murs. Elle perd le chemin.
Regarde dans le vague espérant y discerner une silhouette ou la lueur rassurante d’une lampe.

Ma grand-mère Denise est aujourd’hui aveugle.

Atteinte d’une maladie depuis sa naissance, elle perd la vue à mesure que les années passent.
Son champ visuel se resserre, les formes du monde s’effritent et l’œil s’éteint dans la nuit.
Plongée dans le brouillard, sa cécité me ramène à la mienne, à celle de nous tous.
Nous qui cherchons un peu de lumière dans les crépuscules sans fin,nous qui avons la vue mais restons
aveugle devant tout.

Nous cherchons le lien, le sens, à la fois la direction et notre raison d’être, de la même façon que ma
grand-mère résiste quotidiennement à l’effacement de son monde et de sa propre disparition.
Quand notre reflet n’est plus visible à nos yeux, ne disparaît-on pas pour le reste du monde ?
Quand les sens nous abandonnent, comment garder intacte la sensation de notre être, plein et entier ?

Ou peut-être s’agit-il de ça, au fond, disparaître à soi pour accueillir ce monde, s’effacer pour exister,
disparaître dans la nuit et trouver la lumière dans l’autre, dans un ailleurs inespéré.